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Prière pour aller au Paradis avec les ânes

publié le 20 nov. 2010 à 23:31 par Didier RAMON   [ mis à jour : 20 nov. 2010 à 23:44 ]

Le poème de Francis JAMMES publié dans le recueil Le Deuil des Primevères en 1901.

Lorsqu'il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites

que ce soit par un jour où la campagne en fête

poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,

choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,

au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.

Je prendrai mon bâton et sur la grande route 

j'irai, et je dirai aux ânes, mes amis : 

Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,

car il n'y a pas d'enfer au pays du Bon-Dieu.

Je leur dirai : Venez, doux amis du ciel bleu,

pauvres bêtes chéries qui, d'un brusque mouvement d'oreille,

chassez les mouches plates, les coups et les abeilles...

Que je vous apparaisse au milieu de ces bêtes

que j'aime tant parce qu'elle baisse la tête

doucement, et s'arrêtent en joignant leurs petits pieds

d'une façon bien douce et qui vous fait pitié.

J'arriverai suivi de leurs milliers d'oreilles, 

suivi de ceux qui portèrent au flanc des corbeilles,

de ceux traînant des voitures de saltimbanques

ou des voitures de plumeaux ou de fer blanc,

de ceux qui ont au dos des bidons bossués,

des ânesses pleines comme des outres aux pas cassés,

de ceux à qui l'on de petits pantalons

à cause des plaies bleues et suintantes que font

les mouches entêtées qui s'y groupent en ronds.

Mon Dieu, faites qu'avec ces ânes je vous vienne.

Faites que dans la paix des anges nous conduisent

vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises

lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,

et faites que, penché dans ce séjour des âmes,

sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes

qui mireront leur humble et douce pauvreté 

à la limpidité de l'amour éternelle.


Le deuil des primevères.
© Mercure de France

J'aime l'âne...

publié le 20 nov. 2010 à 23:29 par Didier RAMON   [ mis à jour : 20 nov. 2010 à 23:53 ]

Poème de Francis JAMMES

J’aime l’âne si doux

marchant le long des houx.


Il prend garde aux abeilles

et bouge ses oreilles ;


et il porte les pauvres

et des sacs remplis d’orge.


Il va, près des fossés,

d’un petit pas cassé.


Mon amie le croit bête

parce qu’il est poète.


Il réfléchit toujours.

Ses yeux sont en velours.


Jeune fille au doux cœur,

tu n’as pas sa douceur :


car il est devant Dieu

l’âne doux du ciel bleu.


Et il reste à l’étable,

fatigué, misérable,


ayant bien fatigué

ses pauvres petits pieds.


Il a fait son devoir

du matin jusqu’au soir.


Qu’as-tu fait jeune fille ?

Tu as tiré l’aiguille...


Mais l’âne s’est blessé :

la mouche l’a piqué.

Il a tant travaillé

que ça vous fait pitié.


Qu’as-tu mangé petite ?

— T’as mangé des cerises.


L’âne n’a pas eu d’orge,

car le maître est trop pauvre.


Il a sucé la corde,

puis a dormi dans l’ombre...


La corde de ton cœur

n’a pas cette douceur.


Il est l’âne si doux

marchant le long des houx.


J’ai le cœur ulcéré :

ce mot-là te plairait.


Dis-moi donc, ma chérie,

si je pleure ou je ris ?


Va trouver le vieil âne,

et dis-lui que mon âme


est sur les grands chemins,

comme lui le matin.


Demande-lui, chérie,

si je pleure ou je ris ?


Je doute qu’il réponde :

il marchera dans l’ombre,


crevé par la douceur,

sur le chemin en fleurs.


L'axe du loup

publié le 30 oct. 2010 à 12:22 par Didier RAMON   [ mis à jour : 20 nov. 2010 à 12:03 ]

Pocket - Robert Laffont
ISBN 978-2-266-15718-6
2004

De la Sibérie à l'Inde sur les pas des évadés du goulag 

Sylvain Tesson souhaite suivre les traces de Slavomir Rawicz, un évadé du goulag qui a rédigé plusieurs année après son évasion "A marche forcée" (publié dans les années 50).

Est-il possible de partir plein sud de la Sibérie afin de rejoindre l'Inde et le golfe du Bengale ? Le livre de Rawicz ayant été particulièrement contesté.

L'itinéraire suivi par Sylvain Tesson, montre, bien qu'il ne prouve pas que Rawicz l'ait fait, que c'est possible. D'ailleurs, de nombreux "migrants" ont suivi cet axe du loup.

Il est vrai que Sylvain Tesson n'avait pas besoin de se cacher comme le firent Rawicz et ses compagnons d'infortune. 

Huit mois d'errance et de vagabondage à travers la Sibérie, la Mongolie, le Gobi, le Tibet, la Chine et enfin l'Inde.

Comme à son habitude, il sait mettre de la poésie dans ses écrits qui nous emmène sur cet Axe du Loup !

Quelques extraits ci-dessous qui nous ont particulièrement interpellé et parfois ému.










Celui qui va devant

publié le 13 sept. 2010 à 10:06 par Didier RAMON   [ mis à jour : 27 sept. 2010 à 04:35 ]

Max Liotier

Arthaud - Collection Sempervivum dirigé par Félix Germain N°45
1968

Dans les années 60, Max Liotier est guide de haute montagne. Le livre est écrit en 1968, il a 35 ans. Max Liotier fait partie de la nouvelle génération de guides : les guides citadins (comme il se nomme dans le livre), qui sont allés à l'école des guides. Ce livre est l'occasion pour lui de se poser des questions sur la condition de guide, "Qu'est-ce-qu'un guide ? C'est Un qui va devant.".

Le livre se déroule lors d'une course avec un client (la traversée de la Meije). Max Liotier alterne le présent (la marche avec son client) et ses pensées sur la condition de guide.

Particulièrement bien écrit, ce livre ne parle pas de super-héros mais d'hommes normaux passionnés par la montagne et se posant beaucoup de questions sur leur avenir. 
La marche est une introspection. Max Liotier parvient avec beaucoup de brio à la retranscrire. 

Ce livre est indispensable dans toute bibliothèque de personnes intéressées par la montagne. Cherchez-le en occasion. Notre exemplaire, nous l'avons trouvé chez Emmaüs, par hasard et sans connaître ce livre. Le hasard fait bien les choses...






la Meije




Biblio-Cycles

publié le 6 sept. 2010 à 02:41 par Didier RAMON   [ mis à jour : 6 sept. 2010 à 02:49 ]


Vous cherchez de la documentation sur les voyages à vélo, des récits d'aventuriers, vous planifiez votre propre voyage ? Un seule adresse : Le biblio-cycles de Philippe Orgevin.
Un recueil très riche de ce qui est publié sur le vélo et notamment le Voyage.

A consommer sans aucune modération.

La petite note "A propos" de présentation de ce blog

Orgebin Philippe : animal à poil ras de la famille des ursidés qui fréquente les librairies de livres anciens. Peut présenter des symptômes récurrents et parfois aiguë de maniaqueries à tendance pervers polymorphe, à savoir une fiche pour chaque chose au bon endroit... Spécialisé dans le franchissement des cols en tous genres, pyrénéens, corses, alpins. Déteste les voitures et le terrain plat, le port du casque et les cyclos singes déguisés du dimanche matin. Préfère les routes mal signalées de la DDE et les autochtones incapables de le renseigner sur la direction d'un bled dans une région où ils vivent depuis des siècles...  Râle régulièrement pour tout et rien, mais reste un agréable camarade autour d'une ou de plusieurs bonnes bouteilles... Fréquente assidûment des pseudos intellos devenus cyclopathe comme lui, et aussi cyclotimiques... Individu louche qui peut représenter un danger pour l'ordre public, à surveiller de prés...

L'animal se nourrit exclusivement de boites pâté, de bananes, thé, gâteaux secs, nouilles chinoises, de soupes déshydratées, de Nescafé et autres produits légers à transporter dans ses sacoches. Car l'animal est du genre nomade à tendance obsessionnel... Après la corse en mai il a supporté un compagnon de voyage sur le canal du midi, plus par humanisme que par altruisme. Pensez donc un minable prof mou du mollet qu'il a été obligé d'accompagner dans une épopée plate... Heureusement qu'il lui restait le massif central pour se refaire une santé...

Nous conseillons aux parents responsables, ainsi qu'aux éducateurs et autres personnes de bien surveiller que les mineurs dont ils ont la responsabilité ne se rendent sous aucun prétexte ni d'aucune manière sur le blog de celui-ci, car il propose de la lecture. Ce qui comme chacun sait est la forme subversive la plus puissante qui soit... Il faut préserver leur esprit, afin de mieux le rendre disponible à l'espace publicitaire que TF1 ne saurait manquer de vendre aux agences de publicité.

Un seul conseil: Gardez vous de l'Orgebinus librairius si vous ne voulez point de désordre sous votre crâne, c'est un conseil d'ami....

La marche dans le ciel

publié le 20 août 2010 à 10:17 par Didier RAMON   [ mis à jour : 27 août 2010 à 09:13 ]

Alexandre POUSSIN - Sylvain TESSON

Pocket
ISBN 978-2-266-15968-5

5000 km à pied à travers l'Himalaya, ou la Transhimalayenne.

"Pendant les longues heures de vol, je récapitule les chiffres de la Transhimalayenne : 174 jours,, 5000 kilomètres à pied, 121000 mètres de dénivelé positif, 70 passes, 69 gués et un trait déroulé continuellement du Bhoutan au Pamir, foulée après foulée, d'est en ouest".
Sylvain, p. 395.

Un résumé chiffré de cette expédition à travers l'Himalaya. Un projet fou  des deux comparses. Une traversée de l'Himalaya sans assistance, en emmenant le minimum de choses et moins que le strict nécessaire. Des rencontres incroyables, des paysages grandioses, une résistance physique à toute épreuve, des passages de frontières en fraude...

Un livre écrit à deux mains, Alexandre et Sylvain se relayant pour écrire d'un chapitre à l'autre.

Alexandre, p. 287, l'ampoule...
Elle me fait hurler de l'intérieur à chaque pas : 28500 cris refoulés aujourd'hui. Minant.
Ça fout un grand bordel dans ma tête.
Pas moyen de dérouler le fil d'une pensée claire. Je ne suis plus qu'une roue voilée au pneu crevé. J'ai mal ! Je tente tout pour m'en détacher, ce n'est pas du masochisme, c'est du fakirisme : tenter de considérer la douleur pour ce qu'elle est, une information, et rester sourd à ses appels. Je suis révolté. 3500 kilomètres et mon pied n'est toujours pas rôdé ? Ou bien est-ce le début de l'usure ? Et d'une méprisable ampoule on fantasme une amputation ! Finalement la souffrance est une illusion. On ne souffre qu'au présent. la souffrance d'hier n'existe plus, celle de demain est terrifiante.

Alexandre, p.299, le dépotoir himalayen...

Une fois de plus, nous époumonons notre joie dans la descente, et déboulons ex abrupto dans le plus grand dépotoir de l'Himalaya. Partout la vallée est jonchée de détritus et d'immondices. Nous sommes stupéfaits. A perte de vue, le sol est découpé en petites parcelles, la pente nivelée en petites terrasses. Nous trébuchons sur des piquets de tente, glissons sur des sacs plastiques, shootons dans des canettes. Dans l'air flotte des remugles nauséeux, et du sol imbibé transpire une sanie infecte. La montagne elle-même dégage une répugnante odeur de mort et de déjection. Le cadre est pourtant sublime, un lac d'altitude bordé de trois dents symétriques ! Nous arrivons avec la nuit dans un village fantôme : Schesnag, point de départ du pèlerinage hindou à la grotte d'Amarnath, contenant un stalagmite de glace appelé le "Lingam de Shiva", atteignant au mois d'août sa taille maximale : 60000 dévots viennent se prosterner devant ! Tout le parcours est conchié par ce passage du "Camp des saints".
Une tempête se lève, des tôles volent, un toit s'arrache sous nos yeux, des tourbillons de détritus sont emportés au loin : la montagne dégobille toute cette infection.

Alexandre, p. 292, sur les traces du Yéti...

Une trace à l'écart des autres m'intrigue. Je monte la voir : rien de concluant. Nous continuons à petits pas, heureux de n'être pas ailleurs. Goûter l'instant, faute d'autre chose ! La trace est toujours là, obstinée, ne voulant pas mêler ses pas à ceux des autres ! Notre piste descend dans une combe et s'incurve à droite pour négocier la forte pente en diagonale. Imperturbable, la trace continue tout droit et sans que la foulée en soit diminuée, s'attaque à la pente en coupant droit les courbes de niveau. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais elle me fiche la chair de poule. (...) Nous allons voir. A un intervalle de cinquante centimètres (énorme, dans la neige), les empreintes sont démesurées, alignées, bipèdes, élargies par la fonte des neiges. Trop vieilles pour distinguer semelles ou orteils, mais le sens de la marche ne trompe pas : il monte ! C'est tout. Objectivement, ça ne prouve rien, mais ça suffit à plonger les marcheurs que nous sommes dans les tourments du doute.

Alexandre, p. 346, marche...

Ce n'est certes plus l'Himalaya depuis les boucles de l'Indus à Gilgit, mais c'est peut-être pour exorciser notre mois d'errance à en trouver la porte. Rien ne vaut de pouvoir chasser ses démons. La marche est une mise en questions. Chaque pas est un argument, le suivant un contre-argument, le rebond est réflexion, la progression, motivation. Ainsi en une maïeutique de l'esprit et du corps, les kilomètres accouchent d'idées, de réconforts ou d'angoisses, d'hypothèses et de plans nouveaux tendus vers un unique but : la conclusion et la fin de notre chemin.

Alexandre p. 361, jeu d'ombres...

Nous repartons à l'aube, le soleil dans le dos, derrière d'interminables ombres. Elles s'étirent devant nous, secouées de spasmes convulsifs : elles n'aiment pas se faire piétiner. Elles nous tiennent compagnie, nos ombres ! En les saluant, on se salue au passage. Tout le jour, pourtant, nous les écrasons, nous les rattrapons ; épuisées, elles disparaissent au zénith sous nos semelles, mais s'en échappent l'après-midi dans notre dos pour se venger le soir en s'accrochant comme des traînes noires aux rochers d'ennuis semés dans l'oubli derrière nous... 

Sylvain, p.390, le temps qui passe...

Vers 3500 mètres apparaissent à nouveau les villages et les premières traces de végétation. On nous hèle sur le pas des portes pour venir boire un thé. Combien de fois aura résonné cette proposition de siffler une tasse pendant cette traversée des Himalayas ? Du Bhoutan au Pamir, on boit du thé du matin au soir. Sitôt un moment de libre, on s'accroupit pour en faire chauffer. C'est le plus commun des passe-temps. Dans les maisons d'Europe, c'est le sinistre tic-tac de l'horloge qui rappelle lugubrement que le temps court et passe. Ici c'est le bruit des lèvres qui sirotent.

Sylvain, p. 392, arrivée...

Et puis, soudain, nous nous retrouvons devant la maison de l'ONG*. C'est fini. Nous sommes le 4 novembre**, il est 8 heures du soir. La Transhimalayenne s'achève là, sur le perron. Nous n'avons plus un seul kilomètre à parcourir. Nous restons un peu stupidement dans l'obscurité, bras ballants, n'osant sonner, n'osant imaginer que demain nous n'aurons plus qu'à rentrer à Paris. Nous nous embrassons. Avec un peu de retenue, cependant. Comme si nous ne réalisions pas très bien que le voyage s'arrêtait là, ou comme si nous ne voulions pas vraiment croire que six mois d'aventures nous avaient menés ici. Et nous avons une fois de plus confirmation que les moments les plus attendus, ces lendemains prometteurs guettés avec une sorte de fièvre obsédante, ces échéances espérées, ces instants que l'impatience charge de symboles, surviennent d'un coup, comme par hasard, passant presque inaperçus.

* Médecins Sans Frontières
** 1997


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